Des élections pour ne plus mourir pour nourrir

Quels sont les revenus des agriculteurs ? | France Culture

Depuis la fin de l’année 2023, le monde agricole est en proie à une colère croissante. Du 15 au 31 janvier 2025, celles et ceux qui nourrissent le pays auront l’opportunité d’élire leurs représentant.es syndicaux dans les chambres d’agriculture. Un scrutin crucial non seulement pour les agriculteurs, mais aussi pour les consommateurs et pour l’environnement. Cinq syndicats aux visions radicalement opposées s’affrontent, alors que le mode de scrutin est peu représentatif.

Comment ça fonctionne ?

Les « chambres », comme les appellent les agriculteur.ices, sont des structures omniprésentes dans leur quotidien. Elles accompagnent les producteur.ices, depuis l’installation jusqu’à la transmission des fermes, en passant par des conseils techniques tout au long des saisons. Elles jouent aussi un rôle clé auprès des pouvoirs publics, ce qui explique l’intérêt de la FNSEA à les contrôler.

Si le syndicat majoritaire dispose bel et bien d’un nombre d’adhérents supérieur à ses concurrents, le système électoral favorise largement sa position, étonnant de profiter d’un tel système lorsqu’on défend la sacro-sainte « concurrence libre et non-faussée ». Grâce à une « prime » accordée à la première organisation arrivée, la FNSEA décroche une proportion disproportionnée de sièges. Lors des dernières élections en 2019, elle a ainsi remporté presque 97 des 101 présidences des chambres, malgré les 20 % de voix obtenus respectivement par la Coordination Rurale (CR) et la Confédération Paysanne.

En plus des élus, le bureau des chambres d’agriculture, qui prend les décisions stratégiques, intègre aussi des « membres associés » choisis par le président, souvent issus de la FNSEA. Cette concentration de pouvoir a été critiquée par un rapport parlementaire en 2020, qui appelait à réformer le mode de scrutin, sans succès.

Une fois installés, les élus FNSEA occupent des sièges dans de nombreuses autres instances agricoles influentes, comme les commissions départementales d’orientation de l’agriculture (CDOA), les Safer, ou encore les tribunaux des baux ruraux. Ces institutions jouent un rôle majeur dans la gestion du foncier et des aides agricoles, couvrant ainsi une large part du paysage agricole.

Court termisme rime avec intensif productivisme

La FNSEA et les Jeunes Agriculteurs (JA) défendent un modèle agricole productiviste et intensif, axé sur la compétitivité internationale et étroitement lié à l’industrie agroalimentaire. La preuve : Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, dirige une vaste exploitation céréalière de 700 hectares et préside également le groupe Avril, un géant de l’agroalimentaire.

Les deux organisations se battent contre toute régulation qui limiterait la concurrence, y compris des mesures pour préserver l’environnement. Elles s’opposent fermement à l’interdiction des méga-bassines et de certains pesticides hautement nocifs comme le glyphosate, et souhaitent suspendre la multiplication de normes jugées contraignantes. Tout pour le profit à court terme, tant pis pour la santé des paysan.nes, des consommateur.ices, et pour l’écologie on repassera. En matière de revenus, elles ne plaident pas pour une régulation des prix, mais pour une application plus stricte des lois Egalim, censées encadrer les négociations de prix entre producteurs, transformateurs et distributeurs.

Plutôt favorables aux accords de libre-échange, ces syndicats ont cependant rejeté l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur, estimant que des conditions de réciprocité sont nécessaires pour protéger les agriculteurs européens.

La Coordination Rurale (CR), plus à droite encore, apparaît comme un concurrent de taille, en multipliant les actions médiatiques. Elle est actuellement à la tête de trois chambres départementales et espère remporter une grande chambre régionale. La CR défend avant tout la liberté des agriculteurs face à la réglementation, notamment en ce qui concerne les contrôles environnementaux et administratifs, une position d’autant plus inquiétante en Gironde, département ou l’utilisation de pesticides est déjà la plus importante du territoire français de part l’activité des nombreux domaines viticoles. Elle milite pour alléger les « charges » des producteurs, par exemple en réduisant les coûts de l’énergie et du travail. Son modèle s’opposerait ainsi à une agriculture dépendante de l’exportation et des importations massives. 

Pour des campagnes vivantes : un modèle durable respectueux de la terre et de l’humain

La Confédération Paysanne, quant à elle, incarne un modèle radicalement différent, centré sur le partage des terres et la préservation de l’environnement. Elle se prononce contre la concentration des terres par des fermes-usines et plaide pour une meilleure répartition des ressources agricoles, avec un accent sur la justice sociale et l’agriculture durable. Elle souhaite instaurer des prix minimaux garantis pour couvrir les coûts de production et améliorer les conditions de vie des paysans, en privilégiant des pratiques agricoles respectueuses de l’environnement.

Enfin, Le Modef, petit syndicat défendant les exploitations familiales, est un acteur émergent de cette campagne électorale. Actif dans 45 départements, il présente 17 listes pour ces élections et cherche à conserver la présidence de la chambre de Guadeloupe, ainsi qu’à gagner celles de Guyane et Mayotte. Son objectif : un modèle agricole à taille humaine, loin de l’industrialisation prônée par la FNSEA et les JA. 

Le Modef fait de l’instauration de prix planchers sa principale revendication. Son président, Pierre Thomas, insiste sur l’urgence de garantir aux paysans un revenu décent, loin de la précarité actuelle, et de stopper l’exploitation des travailleur.euses de la terre. Il propose de réorienter les aides de la PAC, aujourd’hui essentiellement distribuées à l’hectare et donc au profit des grandes exploitations, en les dirigeant vers l’agriculture biologique et les exploitations familiales. Le Modef prône également la sortie des accords de libre-échange qui mettent en concurrence déloyale les agriculteur.ices européen.nes.

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