
“Soyons pragmatiques”, “si l’on est réaliste” et “il faut être responsable” annoncent et consacrent le sermon de l’économiste sérieux, du sachant énarque ou de l’ancien ministre expérimenté. Alors que pèse dans le débat public la prévalence des avis d’experts capitalistes et libéraux au détriment des conditions socio-économiques de la majorité des individus -débat sur la réforme des retraites, l’allongement des délais de carence, l’indexation des salaires sur l’inflation ou la taxation des superprofits et des grandes fortunes- il s’agit plus que jamais de s’armer pour lutter contre un discours dangereux et autoritaire.
Repenser la rationalité
En bons héritiers d’Adam Smith, ceux qui érigent la raison en maître se représentent l’Homme comme un individu rationnel, dans un calcul perpétuel, cherchant constamment à maximiser son profit.
Cependant, comme le montre André Gorz dans son essai Métamorphoses du travail, la rationalité mathématique outrancière s’oppose à tout jugement de valeur et ne peut intégrer des principes éthiques. Le rendement doit donc se heurter à des limites morales, sous peine d’enterrer une société juste, égalitaire et responsable.
Garantir des conditions, une durée du travail et un salaire convenable a un coût, le dépérissement de la capacité des travailleurs à disposer de leur vie, par l’extorsion croissante du temps libre, et de leur corps, par le déclin d’une santé physique et/ou mentale exploitée, en a un également. Gorz fait alors appel à une “rationalité fondée sur l’humanisme du besoin et la défense de la vie”.
Déceler la subjectivité
Se prétendre lucide ou neutre en parlant d’économie est une hypocrisie. L’économie ne saurait être neutre puisqu’elle s’inscrit toujours dans une certaine doctrine -l’économie néocapitaliste n’étant pas la seule possible ! C’est d’une vision précise du monde et d’intérêts définis que naît la préconisation par certain.e.s d’outils, de politiques, de réformes économiques.
Aussi, le poids des effets de ces politiques n’est pas supporté par les mêmes individus, et par conséquent, nécessairement évalué de façon objective. En témoignent les tirades lors des débats récents sur l’augmentation du temps de travail et les « quelques efforts de plus » demandés.
Ainsi, il n’est pas recevable que les décisions politiques se fassent par des élites politiques et économiques sous couvert d’une fausse fatalité, conduite par des lois du marché soi-disant immuables et autonomes.
La sociologie comme autre science du réel
Si l’économie est une science essentielle pour comprendre les enjeux sociaux actuels, elle n’est pas la seule valable. Pour concevoir des politiques efficaces, cohérentes et surtout bénéfiques il est indispensable de comprendre les dynamiques des différents groupes sociaux et institutions, leur rapport, les mécanismes agissant sur les individus et structurant la société. Les agents économiques, consommateurs et producteurs, clients et vendeurs sont aussi des hommes et des femmes, aux âges, origines sociales, lieux de vie, conditions physiques et mentales, configurations familiales, orientations sexuelles, confessions -ou non- distinct.e.s.
Prendre cela en considération n’est pas négligeable, mais bien entendu, d’une facilité bien moindre que de porter un regard froid sur des personnes réduites à des chiffres et perçues comme interchangeables.
Défendre la démocratie
L’un des fondements du discours technocratique est la remise en question puis la répression de la démocratie, au nom des pressions du marché. Il s’agit de ne pas trahir la confiance des actionnaires, quitte à trahir celle des citoyens. De cette façon, un nouveau système politique s’installe consistant à discréditer toute revendication populaire. Art ancestral du modèle capitaliste, la parole des ouvriers et salariés est considérée passionnelle et pulsionnelle et celle de ses tenants, réaliste et pragmatique. Or, la véritable démocratie ne peut qu’être politique, elle doit de même être une démocratie économique, c’est-à-dire soumise aux besoins et droits exprimés par les travailleurs.
Opposer une analyse matérialiste (dialectique)
Alors que nos interlocuteurs se fonderaient sur une rationalité -capitaliste, exaltant l’économie néoclassique, expliquons que celle-ci n’est qu’une conception politique, morale, philosophique issue de conditions matérielles d’existence. Leur « logique » n’est que le fruit d’une infrastructure -zone géographique, connaissances, technologies- face à des rapports de production -et donc de classe- autrement dit la division et les conditions du travail. En outre, le postulat selon lequel leurs politiques seraient les seules possibles nie d’une part les antagonismes réels à l’œuvre dans notre société, et d’autre part l’aspect mouvant du monde. Marx n’écrivait-il pas « Les circonstances font tout autant les hommes que les hommes font les circonstances » ?